Le bureau d’une autre
Le bureau que je m’enorgueillais d’investir en janvier dernier, je dois l’avouer : ça n’était quand même pas tout à fait mon bureau. D’abord, parce que la pièce, je la partageais avec une collège.
Quant au bureau lui-même (le meuble), et tout ce qui va avec (l’agrafeuse, l’ordinateur, le stylo), c’était l’héritage bien involontaire d’une autre collègue, partie en congé maladie longue durée, et qui avait dû partir d’ailleurs à l’improviste, tant l’espace de travail que j’ai trouvé était tout en foutoir… avec les livres amoncelés, les étagères pleines à craquer, les bas de rechange et la réserve de biscuits dans le tiroir à côté, les fiches de congés à moitié remplies laissées en évidence, et les pense-bête, surtout : des post-its griffonnés au crayon et qui témoignent de l’urgence d’un jour, d’un instant, d’un travail en cours qui ne sera jamais achevé.
Ce matin, j’ai appris que la collègue en question est décédée de sa maladie, à 52 ans.
Je ne l’ai jamais connue, mais j’avais commencé quand même à apprivoiser ces morceaux de vie, à y trouver du sens, à inventer des histoires liées à ces pièces de monnaies étrangères, ces bouts de trombone un peu tordus et ces stylos usés. J’avais mangé les biscuits ; mais m’étais promise d’en racheter des bons, au raisin, pour qu’elle puisse se dire, en retrouvant son antre : tout est comme je l’avais laissé. J’étais devenue la gardienne, au fil des jours, d’un petit sanctuaire figé mais tout prêt à reprendre vie, et en baissant les stores face au soleil du matin, en fermant la porte à clef le soir, je protégeais les minces possessions de l’absente tout autant que les miennes.
À présent, je suis devenue la gardienne d’une tombe, d’un temple sacré que rien ne viendra réveiller, et que mes collègues videront après mon départ, la mort dans l’âme, de tous ces témoignages intimes d’une vie en marche, en éveil, et fauchée brutalement par, je ne sais pas, est-ce le destin? Un destin bien dépourvu de sens…

15 avril 2008 à 1:12
Ben… tu lui en donnes, un peu, du sens, non?
17 avril 2008 à 3:57
Ca doit être impressionnant, intimidant, surtout si tu étais arrivé là avec l’idée que tu ne t’y installais pas vraiment, mais que tu occupais son bureau en attendant un retour…
Tu ne sauras probablement pas le sens qu’a eu la vie de cette femme, mais il n’est probablement pas tellement lié à son agrafeuse et ses biscuits, ce sont juste les témoins de son activité, son passage au monde.